Les moulins de Lussac : quand le pays vivait du blé avant de vivre du vin
On visite Lussac pour son vin, ses châteaux et ses églises romanes. On y passe rarement pour ses moulins, et pourtant : avant que la vigne ne recouvre les coteaux, la paroisse vivait de céréales, et elle les transformait sur place. Sous l’Ancien Régime comme au XIXe siècle, Lussac produisait du blé en quantité, et chaque hameau avait son moulin.
Un pays de blé avant d’être un pays de vin
Les chiffres donnent la mesure. En 1827, la commune comptait 1 340 hectares de terres labourables et sa récolte de blé s’élevait à 6 575 hectolitres. Une bonne partie de ce grain n’allait pas plus loin que le bout du chemin : il était moulu dans la paroisse même, dans les six moulins à eau et les trois moulins à vent que comptait alors Lussac. Trois moulins à vent pour un village du Libournais, c’est beaucoup, et les habitants le savaient : Lussac en alignait plus que la plupart des communes voisines.
L’arrivée de la vigne ne s’est pas faite en un jour. Le vignoble a gagné du terrain au fil du XIXe siècle, et surtout après la crise du phylloxéra, quand les propriétaires et le négoce bordelais ont investi dans des domaines reconstruits. Les moulins, eux, n’ont pas disparu par décision : ils ont simplement perdu leur raison d’être, remplacés par des minoteries plus grandes et mieux placées.
Le moulin de Gaillard, donné en 1207
Le plus ancien que l’on puisse suivre à travers les actes porte un nom : le moulin de Gaillard, donné en 1207 à l’abbaye de Faize par Guilbert de Montaigne. Trois siècles plus tard, il change de métier : en 1504, on l’aménage pour la fabrication des draps, avant qu’il ne retrouve, en 1520, sa fonction de moulin à blé. Le Moyen Âge et l’époque moderne se partageaient donc déjà les usages de l’eau, entre textile et farine.
Le dernier épisode est le plus inattendu. En 1726, le moulin est donné à un meunier qui s’engage à une contrepartie peu banale : blanchir le linge des religieux de l’abbaye. On mesure, dans ce détail, à quel point le moulin n’était pas qu’un outil économique : c’était une pièce de la vie quotidienne, un service rendu entre voisins, inscrit dans un contrat.
Vents et mottes
Les moulins à vent sont venus tard. Ceux de Lussac ne sont pas antérieurs au XVIIIe siècle, et l’un d’eux, le moulin de Barbe Blanche, a été construit en 1711. Leur technique est reconnaissable dans le paysage : ces tours étaient bâties sur une motte de terre et de pierre, un socle qui les consolidait et leur permettait de résister aux rafales du Libournais. Il en reste un, en partie conservé, sans ses ailes et sans sa toiture, sur une butte que les randonneurs croisent sans toujours savoir ce qu’ils regardent.
Les moulins à eau, eux, ont connu une deuxième vie. Au XIXe siècle, la plupart de ceux du Lussacais ont été aménagés en scierie : le grain avait perdu, la planche prenait le relais. Aujourd’hui, les circuits pédestres mis en place par la commune font précisément le tour de ce petit patrimoine rural, moulins, pigeonniers et châteaux compris.
Ce que le vin a effacé
Il faut imaginer Lussac avant les appellations : des céréales, de la farine, du drap au fil de l’eau, et des meuniers qui négociaient leur bail avec une abbaye. La vigne a apporté la fortune et la notoriété, elle a aussi effacé une économie entière, dont il ne reste que des murs. Les six moulins à eau et les trois moulins à vent recensés en 1827 ont presque tous disparu du paysage, et le seul moulin à vent encore debout a perdu ses ailes bien avant que quiconque pense à le sauver.
Pour replacer cette économie du grain dans l’histoire longue de la commune, notre histoire de Lussac et du Lussacois suit le fil du bourg depuis les seigneurs de Montaigne jusqu’à l’appellation viticole.
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