Le port de Libourne et les vins du Libournais
Avant de finir dans un verre, le vin de Lussac a longtemps voyagé en barrique. Et pour cela, il fallait descendre jusqu’à Libourne. La ville, à une quinzaine de kilomètres en aval, s’est construite sur ce commerce : un port au confluent de l’Isle et de la Dordogne, au fond de l’estuaire de la Gironde, à près de 100 kilomètres de la mer. C’est le premier port de navigation maritime sur la Dordogne, et il le doit à un chevalier anglais.
Une bastide fondée pour lever des taxes sur le vin
En 1270, Roger de Leyburn, lieutenant du roi d’Angleterre Henri III, fonde une ville neuve sur des terres confisquées au vicomte de Fronsac après sa révolte de 1253 et 1254. La bastide prend son nom, Leybourn, que l’usage francisera en Libourne. Elle fait partie des quelque 350 villes neuves créées dans le Sud-Ouest aux XIIIe et XIVe siècles.
Le choix du site n’a rien d’un hasard. Il s’agit à la fois de tenir face à Fronsac, dont le seigneur restait hostile au roi-duc, et de contrôler le trafic de la Dordogne. Les vins du Périgord et de Saint-Émilion échappaient jusque-là aux coutumes perçues à Bordeaux. Le nouveau port permet de les rattraper. Les exemptions de taxes accordées aux habitants font le reste : la ville grossit vite.
Clairet pour l’Angleterre, vin pour les Flandres
Les marchandises qui passent par Libourne sont variées : cuir, poterie, laine, draps, métaux bruts ou travaillés, sel, et bien sûr vin. Les entrepôts des marchands se tiennent près du port, à l’abri des remparts, et la rue des Chais garde le souvenir de cette époque où le négoce occupait le centre-ville.
Jusqu’à la fin de la guerre de Cent Ans, les nobles anglais boivent les vins d’Aquitaine, dont le fameux clairet, un rouge léger. Les tables hollandaises et allemandes les apprécient aussi. Les routes maritimes, depuis l’estuaire de la Gironde, sont alors plus rapides et plus sûres que les chemins terrestres. Le port vend ce que produit sa terre, les vins de Fronsac, de Saint-Émilion et de Pomerol, et ceux du centre de la vallée de la Dordogne, Bergerac et Sainte-Foy.
Les privilèges de la bastide créent vite des tensions. Le vin du territoire de Libourne se vend en premier. Les vins de Bergerac et de Sainte-Foy doivent attendre l’hiver pour être mis sur le marché. Les conflits remontent au sénéchal de Guyenne et au Parlement de Bordeaux, qui arbitrent à répétition.
L’exception de Saint-Émilion et le port de Pierrefite
En 1274, une exception est négociée pour les vins de Saint-Émilion. Ils s’embarquent au port de Pierrefite, puis gagnent Libourne par barques : filadières, chaloupes, gabarres, yoles, courreaux. Les maires et jurats des deux villes passent un accord qui autorise la communauté de Saint-Émilion à faire monter ses navires à Pierrefite depuis les vendanges jusqu’à la Purification.
Le commerce prend une telle ampleur que, dès 1275, les archives citent des négociants libournais. La ville traverse les crises, la peste, la guerre, la conquête française de 1453, et retrouve sa prospérité au XVIe siècle.
Les Corréziens du quai du Priourat
Au XIXe siècle et au début du XXe, des négociants corréziens s’installent à Libourne. Ils choisissent les quais du Priourat, où le chargement et le déchargement des barriques sont plus commodes. Ce quai devient et reste l’emblème du négoce libournais. Les maisons de vin y ont leurs chais, leurs bureaux et leurs portes cochères ouvertes sur la rivière.
Aujourd’hui, deux appellations prestigieuses se trouvent dans le territoire urbain de Libourne, Pomerol et Saint-Émilion, et les châteaux ouvrent leurs portes aux visiteurs. Le port accueille chaque année des dizaines de milliers de croisiéristes fluviaux.
Ce que cela change pour le Lussacois
Le vignoble de Lussac se situe dans le même bassin de production, à quelques kilomètres en amont sur la rive droite. Les vins du Libournais ont longtemps suivi le même chemin : la barrique, la gabarre, le quai, l’estuaire. Les caves et les châteaux du Lussacois se visitent aujourd’hui directement, sans passer par un négociant, et l’histoire du port éclaire ce qui se joue dans un verre de lussac-saint-émilion : un vignoble, une rivière et une ville qui a su en vivre.
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