La Dordogne aux portes du Lussacois : la route fluviale des vins du pays
Le Lussacois n’a jamais eu de port. Lussac ne possède ni rivière navigable ni quai, et pourtant, dès le Moyen Âge, ses vins ont compté parmi les plus demandés du Bordelais outre-Manche. Tout se jouait à une douzaine de kilomètres de là, à l’endroit exact où l’Isle se jette dans la Dordogne : au port de Libourne. Voici l’histoire de cette route fluviale qui a modelé le pays et qui se lit encore dans ses collines.
Un pays qui regarde la rivière sans y toucher
Lussac occupe le nord-est de la Gironde, en plein pays libournais. Au sud s’ouvre la vallée de la Dordogne ; au nord, de l’autre côté du ruisseau du Palais qui borne la commune, s’étend celle de l’Isle. Le vignoble de l’appellation Lussac-Saint-Émilion occupe ce que les étiquettes appellent la rive droite de la Dordogne. Aucun cours d’eau navigable ne traverse donc la commune, et pourtant toutes ses eaux finissent dans le grand fleuve. La Barbanne prend sa source près de Puisseguin, serpente sur une vingtaine de kilomètres et rejoint l’Isle à Libourne, qui se jette aussitôt dans la Dordogne. La pluie tombée sur les vignes du pays parcourt ainsi, sans intervention humaine, le chemin que les barriques empruntaient autrefois.
Libourne, la bastide bâtie pour le vin
Ce chemin s’appelle Libourne. La bastide est fondée vers 1270 par Roger de Leybourne, sénéchal de Gascogne pour le roi d’Angleterre, au confluent même de l’Isle et de la Dordogne. Son plan en damier ouvert sur l’eau dit sa vocation : servir de débouché aux vins de la vallée de la Dordogne, ceux de Saint-Émilion et de ses satellites compris, que les Anglais s’arrachent dès la fin du XIIIe siècle. Les rois d’Angleterre ne s’y trompent pas : ils perçoivent aux portes de Libourne des droits et coutumes sur les vins qui descendent le fleuve, en particulier ceux du Saint-Émilionnais tout proche. Le gros du trafic se joue entre 1305 et 1336, et la légende locale prétend que le pavage du port fut payé en pierres d’Angleterre, embarquées comme lest par les navires qui ne pouvaient pas venir chercher le vin à vide.
Le port a ses privilèges bien gardés. Édouard III fait de Libourne un grenier à sel : les bateaux chargés de sel de Vendée ou de Saintonge n’ont le droit d’accoster qu’au quai des Salinières, et la précieuse marchandise repart vers tout l’arrière-pays. La défaite anglaise de Castillon, en 1453, coupe court au commerce direct avec l’Angleterre, mais le port renaît aux XVIIe et XVIIIe siècles, quand ses cargaisons de vins rejoignent la Hollande, la Suède et de nouveau l’Angleterre.
Le claret, moteur d’un vignoble paysan
Pour comprendre pourquoi ce pays éloigné de tout est devenu un vignoble, il faut remonter à 1152, quand Aliénor d’Aquitaine épouse celui qui devient Henri II d’Angleterre. L’Aquitaine passe sous couronne anglaise, et le commerce fluvial sur la Dordogne jusqu’à Bordeaux, puis maritime au départ du port de Bordeaux, pousse les coteaux à se couvrir de vigne pour produire le claret, ce vin rouge clair dont les Anglais sont friands.
La particularité du vignoble libournais, Lussac compris, tient alors à sa structure sociale. La terre appartient à la population locale, paysans et bourgeois, et peu à la noblesse, trop occupée près de Bordeaux : de là un paysage de petites parcelles morcelées, toujours visible aujourd’hui entre les domaines. L’unité de cette région se fait autour de sa petite capitale, Libourne, ville et port où s’installe un négoce florissant qui joue un grand rôle dans la promotion des vins du pays. Les chais du quai du Priourat en gardent la mémoire, tout près des quais où chargeaient les gabarres.
Les quais ont changé de cargaison
Le rail puis la route ont eu raison de la grande batellerie, et les quais auraient pu sombrer dans l’oubli. Il n’en est rien : réaménagés, ils sont redevenus un lieu de promenade que les Libournais se sont réapproprié, et les bateaux de tourisme fluvial y ont remplacé gabarres et navires de haute mer. La Dordogne est classée site Natura 2000 sur la centaine de communes riveraines, signe que le fleuve qui fit la richesse du pays est un bien à préserver.
Depuis les hauteurs de Lussac, le port reste invisible, caché par les collines de vigne. C’est pourtant lui qui explique le pays : un vignoble né pour l’exportation, organisé autour d’une ville d’eau à laquelle il doit son renom. Quand on déguste un verre de Lussac-Saint-Émilion au bord de la Barbanne, on tient entre les mains le lointain héritage des gabarres.
Pour situer le territoire : la présentation du Lussacois ; pour les étiquettes nées de cette histoire, le guide des appellations du pays ; et pour le fil politique du récit, l’histoire de Lussac et du Lussacois.
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