Le phylloxéra a imposé le greffage et le merlot au vignoble de Lussac-Saint-Émilion
Le vignoble de Lussac-Saint-Émilion doit sa physionomie actuelle à une catastrophe. Un puceron venu d’Amérique du Nord a tué la quasi-totalité des ceps européens à la fin du XIXe siècle, et il a fallu tout replanter sur des racines américaines. De cette contrainte est né le vignoble d’aujourd’hui : des parcelles petites, un merlot partout, et une appellation dont le nom s’est arraché devant les tribunaux dans les années 1920.
Avant le phylloxéra, un pays de blé et de vigne
Jusqu’au XIXe siècle, Lussac n’est pas encore un pays de vin. Le cahier des charges de l’appellation, publié en 2017, rappelle que la paroisse compte alors plus de 1 300 hectares de terres labourables, plusieurs moulins à vent et à eau, et une vigne présente mais minoritaire. Le blé, la polyculture et l’élevage font vivre la commune.
La vigne, elle, est ancienne. Des amphores et des serpettes retrouvées sur place attestent une implantation gallo-romaine. Les moines cisterciens de l’abbaye de Faize, fondée au XIIe siècle aux Artigues-de-Lussac, plantent les coteaux et font connaître leurs vins. Quand l’Aquitaine devient anglaise en 1152, le commerce du « claret » par la Dordogne puis par Bordeaux donne au Libournais son premier débouché lointain. Libourne, fondée en 1270, organise le négoce.
Un puceron venu d’Amérique
Le phylloxéra arrive en France dans les années 1860, rapporté avec des plants américains. L’insecte pique les racines de la vigne européenne, Vitis vinifera, y injecte sa salive et laisse la plante mourir en quelques années. Aucun traitement ne l’arrête vraiment. Le sulfure de carbone, injecté dans le sol à grand renfort de machines et de tuyaux, freine l’invasion sans la stopper, et coûte cher.
Dans le Médoc, les grands châteaux tiennent une trentaine d’années grâce à leur trésorerie, jusqu’aux environs de 1915 ou 1920. Ailleurs, les petites propriétés n’ont pas ces moyens. La lutte est d’autant plus lente que la solution du greffage inquiète : on craint que les porte-greffes américains ne changent le goût du vin et n’abîment la réputation des crus.
Le greffage, et la victoire du merlot
La sortie de crise passe par une technique, mise au point à Bordeaux autour du botaniste Alexis Millardet : greffer un rameau de vigne française sur un pied américain résistant au puceron. Les plants greffés se généralisent lentement, puis massivement au début du XXe siècle.
Cette replantation change l’encépagement. Le merlot, qui se marie bien avec les porte-greffes et régularise sa production, s’impose dans tout le Libournais. À Lussac, il trouve des sols argilo-calcaires et argilo-limoneux, frais et drainés, qui lui conviennent. Les cahiers des charges actuels le donnent comme cépage très largement dominant, avec le cabernet franc et le cabernet sauvignon sur les sols plus chauds.
Le paysage suit. La vigne devient une culture presque exclusive, les terres labourables reculent, et les moulins perdent leur clientèle de meuniers. La crise du phylloxéra n’a pas seulement tué des ceps, elle a effacé une économie.
1923, le nom de Saint-Émilion arraché
La reconstruction du vignoble s’accompagne d’une bataille juridique. Par un jugement du tribunal de Libourne du 24 novembre 1921, le nom de « Saint-Émilion » est réservé aux communes de l’ancienne juridiction de Saint-Émilion, dont Lussac ne fait pas partie. Les vignerons lussacais contestent et obtiennent gain de cause devant la cour d’appel de Bordeaux, par un arrêt du 19 février 1923 : leurs vins peuvent porter le nom de Saint-Émilion, à condition d’y joindre celui de la commune. L’appellation Lussac-Saint-Émilion est née de cet arrêt.
Le vignoble compte aujourd’hui 1 436 hectares pour une production moyenne de 75 000 hectolitres par an, selon les chiffres de 2009 repris dans le cahier des charges. Les exploitations sont familiales et morcelées, avec une surface moyenne de 8 hectares. Au nord de la commune, les anciennes carrières de calcaire à astéries, exploitées pendant des siècles pour bâtir les maisons, rappellent que ce pays a d’abord vécu de la pierre et du grain.
Pour comprendre ce que cette histoire a produit dans le verre, notre page sur les caves et la dégustation dans le Lussacois recense les chais ouverts aux visites et la manière dont les vignerons vendent aujourd’hui leur appellation.
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