Sans pesticide de synthèse depuis 1945 : à Saint-Émilion, le Château Coutet fait contre-exemple

Les vignes de l'appellation Lussac-Saint-Émilion
Photo : Marianne Casamance, CC BY-SA 3.0 (Wikimedia Commons)

L’image détonne dans un vignoble bordelais en pleine crise. Sur le plateau de Saint-Émilion, le Château Coutet vendange sans avoir jamais utilisé le moindre pesticide ni insecticide de synthèse depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’AFP raconte ce mercredi l’histoire de ce domaine, à quelques kilomètres des coteaux de Lussac.

Le basculement remonte aux années 1940, quand les produits phytosanitaires se répandent dans les campagnes. Les trois arrière-grandes-tantes qui tenaient alors le domaine ont dit non. « On peut nous taxer d’idéalistes, mais cela fait plus de 15 générations que ma famille vit ici, qu’on est heureux, sans être riches », confie à l’AFP Adrien David-Beaulieu, 40 ans, ingénieur agronome et copropriétaire.

Sur les 17 hectares, environ un quart ne porte pas de vigne : quelque 500 arbres fruitiers, des dizaines d’animaux, des orchidées sur des micro-prairies sèches et des boqueteaux de chênes. Une polyculture qui tient lieu d’assurance : les prédateurs naturels s’occupent des ravageurs, les oiseaux migrateurs fertilisent le sol avec leurs fientes, les chauves-souris s’attaquent à un papillon dont la chenille pond dans le raisin. « Ici on fait le vin à la vigne, pas au chai », résume le vigneron.

Le gel de 2017 comme démonstration

L’argument agronomique tient en un épisode. En 2017, le gel a détruit environ 80 % de la récolte à Saint-Émilion. Le domaine a signé cette année-là « la meilleure récolte de notre histoire ». Explication avancée par Adrien David-Beaulieu : la sélection massale, qui entretient une grande diversité génétique, des vignes âgées en moyenne de 43 ans et des cépages anciens comme le merlot à queue rouge, qui débourrent plus tard et échappent mieux aux gelées. Le rendement est plus faible, la résistance meilleure.

Le reste suit la même logique : des chevaux à la place des tracteurs, une bouillie bordelaise à base de cuivre pulvérisée à dos d’homme, un tri du raisin à la main, et une production qui se passe presque de carburant et d’électricité. S’y ajoute une lubie née d’une bouteille en forme de cœur retrouvée dans la cave, datée du milieu du XVIIIe siècle : reproduire le vin de 1750, pari concrétisé en 2014 par la « Cuvée Demoiselles ».

La question que se posent les appellations voisines

Pour les vignerons de Lussac-Saint-Émilion, Montagne ou Puisseguin, appellations satellites qui partagent le même socle calcaire, l’exemple porte une question économique autant que technique. Autour du plateau, la valeur des terres s’est envolée et la plupart des voisins appartiennent à des groupes de luxe. Dans ce contexte, le « rien depuis toujours » devient un argument de vente, et l’absence d’actionnaire extérieur une liberté.

« Si l’on se met au chimique demain et qu’on fait rentrer un actionnaire, on est tous millionnaires. Mais on a la chance d’avoir résisté à l’appât du gain et personne n’a voulu vendre sa part de gâteau, c’est ça notre luxe », tranche le copropriétaire. La récolte, elle, se poursuit sous le soleil, une vingtaine de vendangeurs en musique dans les rangs.